Larlé Naaba Tigré : «Si Blaise m’avait écouté, peut-être qu’il serait toujours là.»

Chef coutumier, ministre du Mogh Naaba, homme de culture qui a de qui tenir, seul député à avoir fait cinq mandats consécutifs et aujourd’hui «en retrait de tout activisme politique», entrepreneur agricole, industriel, etc., les casquettes du Larlé Naaba Tigré sont multiples. L’homme nous a reçus le jeudi 29 juin dernier en son palais pour ce grand entretien sans concession. La Cour du Mogh Naaba, ses rivalités supposées ou avérées avec certaines têtes couronnées, la place de la chefferie coutumière dans la politique, son départ du CDP, ses rapports avec les puissants du moment, sa paternité supposée de l’enfant d’Idak Bassavé… le petit-fils de Naaba Anbga n’a trouvé aucun sujet tabou et s’est prêté à nos questions pendant deux bonnes heures. Entretien.  

 

Comment doit-on vous appeler ? « Son Excellence » ou « Majesté » comme même les chefaillons les plus obscurs se font appeler ?

 

Son Excellence convient le mieux puisque les ministres du souverain sont des excellences. Le titre de majesté désigne les sept rois supérieurs :   le Mogh-naaba, le roi du Yatenga, le roi de Bousma, le roi de Tenkodogo, le roi du Gulmu, le roi mandarè et l’Emir du Liptako. Tout le monde les reconnaît comme tels, il faut être d’une grande stature pour prétendre à ce titre.

D’aucuns vous assimilent au premier ministre du Mogh-Naaba, quelle est réellement votre place dans la cour royale?

C’est vrai que de par mes actions, je suis médiatique, mais la vérité c’est que c’est le Ouidi Naaba qui est le Premier ministre. Il est suivi du Laarlé Naaba, du Goungha Naaba, du Kamsong-Naaba et du Baloum Naaba pour ne citer que les ministres qui ont des provinces sous leur contrôle à l’exception du Kamsong-Naaba.

Est-ce par ordre hiérarchique que vous les avez cités ?

 

Exact. Dans la hiérarchie administrative du mogho, c’est le souverain qui vient en tête, suivi du Tansoaba qui est chef des armées mais qui n’est pas dans la Cour et ensuite vient le Ouidi Naaba en tant que Premier ministre. Devant le Tansoaba, moi comme les autres devons ôter nos bonnets pour lui présenter nos respects.

On vous a pourtant présenté parfois comme le ministre de la Défense du Mogh-Naaba, ce qui n’est pas vrai. Pourquoi ?

 

Dans les cours d’histoire enseignés à l’école primaire, on dit que le Laarlé Naaba est le gardien des tombes royales. Cela n’est pas vrai, car ça procède d’une méconnaissance des us et coutumes des Mossé. En effet, la tombe étant une des premières forces familiales, chaque famille garde ses tombes. Le Larlé Naaba est un guerrier, en attestent les prouesses de mon arrière-grand-père le Larlé Naaba Pawit Raogo qui a mené la guerre traditionnelle chez les Mossé, en l’occurrence la guerre de Rougbenga dans les années 1905-1910. C’est un fait historique réel et non de l’épopée ni de l’imagination. Cela dit, l’armée du royaume était populaire et elle était conduite par les Tansoaba qui sont des guerriers attitrés. Dans l’institution traditionnelle du royaume de Ouagadougou, le Tansoaba en tant que chef des armées vient après le Mogh-naaba comme je le disais. C’est pourquoi il est basé dans la zone de Saaba. Dans la préséance, il vient donc avant le Ouidi.

Mais les prouesses guerrières de votre arrière-grand-père ne font pas de votre chefferie le ministère de la Défense du Mogho…

 

Bien sûr, mais c’est cela qui fait penser ainsi.

Des rumeurs ont fait état de rivalités entre vous et le Poe Naaba. A l’époque vous étiez tous les deux députés à l’Assemblée nationale, vous au CDP et lui à l’UPC. Qu’en était-il ?

 

Pour ceux qui ne le savent pas, le Poenaaba est mon neveu. Sa mère est de notre famille. Qui connaît nos traditions sait qu’il ne peut pas y avoir une opposition quelconque entre oncle et neveu. C’est quelqu’un que je respecte et il me le rend bien. Sur le plan politique, chacun respecte le choix de l’autre. Pour être des rivaux, il faut bien être au même niveau, ce qui n’est pas le cas. Je suis deuxième ministre du Mogh-Naaba et engagé en politique depuis 1989 en tant que membre fondateur de l’ODP/MT (ndlr : le premier parti de Blaise Compaoré qui a ensuite fusionné avec d’autres pour donner naissance au CDP). Après un quart de siècle comme député, j’ai décidé de passer à autre chose.

Par contre vos relations avec le Ouidi Naaba ne seraient pas des plus cordiales.

 

Ce que vous dites est dénié de tout fondement. Le Ouidi Naaba est le doyen et à ce titre il est mon supérieur, il a plus d’expérience avec ses 50 ans de règne alors que j’en totalise la moitié. Il peut donc me donner des conseils et c’est ce qu’il fait d’ailleurs. Pour ma part je pense que pour avancer, il faut être ouvert et accepter les contradictions qui ne doivent pas être vues sous l’angle de l’adversité ou de l’inimitié. Dans ma vie je positive tout et je reste toujours ouvert pour avancer dans tout ce que j’entreprends. Le Ouidi Naaba, avec qui j’ai des liens très fort, est mon papa, je suis donc tenu de prendre en compte ses conseils.

Vous avez participé à la formation du MPP avant de vous mettre en retrait de la politique. Pourtant on vous prête certains rôles dans la gestion du pouvoir actuel. Quelle est votre place aujourd’hui au sein de parti et du régime Kaboré ?

 

Ce que vous dites est vrai. Je suis membre fondateur du MPP et j’étais avec les autres (ndlr : Salif Diallo et Simon Compaoré) à souhaiter que le frère Roch Marc Christian Kaboré soit en lice pour la présidentielle. En son temps, j’avais dit à mes trois grands frères qu’une fois l’objectif atteint, je vais me mettre en retrait pour me consacrer à mes actions de développement, notamment dans l’agriculture et l’élevage. Après cinq mandats de parlementaire, je pense que je n’ai plus rien à prouver en la matière. Je fus d’ailleurs le seul député à avoir renoncé à son mandat pour dénoncer le projet de révision de l’article 37. J’avais de bonnes raisons de le faire, car en tant que chef coutumier les plaintes des populations nous parvenaient et je voyais le danger à l’horizon. Vous savez, les porteurs de bonnet doivent être les derniers à partir en cas de péril ; donc je pouvais, en cas de crise, y perdre la vie. Nous avions sonné l’alarme en vain et ce qui devait arriver est arrivé. Je reste un sympathisant du MPP, mais je me sens mieux aux côtés des paysans pour trouver les voies et moyens de leur plein épanouissement.

Vous restez quand même un homme politique. Est-ce que vos actions ne sont pas dirigées en faveur de ceux qui sont de la même chapelle que vous?

 

Pas du tout. Lorsque je veux mettre en place un forage dans une localité, mes seuls répondants sont les chefs coutumiers et les comités villageois de développement. Je ne demande jamais la carte politique de quelqu’un avant de l’aider. La ségrégation et l’exclusion ne font pas bon ménage avec le développement, c’est pourquoi je m’en éloigne. A ce sujet, les femmes et hommes de médias peuvent en témoigner puisque je bénéficie de leur accompagnement permanent.

 

On assimile votre position actuelle à celle de François Compaoré dans le temps, d’autant plus que vous êtes en contact avec le monde associatif et les opérateurs économiques… est-ce que vous l’assumez?

 

Les différences sont énormes. d’abord je n’ai aucun lien de sang avec le Président Roch dont j’ai fait la connaissance depuis le secondaire ; ensuite,   je n’ai pas le privilège de le voir tous les jours, je peux faire des mois sans le voir. Ce qui n’était pas le cas pour François, le frère cadet de l’ancien président ; en plus je ne suis pas conseiller à la présidence alors que lui l’était. En travaillant à la promotion de l’emploi des jeunes et des femmes, donc en luttant contre la pauvreté, je lui exprime d’une certaine façon mon amitié parce que son souci principal c’est le développement de ce pays.

 

Lorsque vous quittiez le CDP en 2014, beaucoup ont salué votre courage, mais est-ce qu’il pouvait en être autrement quand on sait les liens étroits qui vous lient avec l’actuel locataire de Kosyam, lui-même démissionnaire à l’époque ?

 

Je ne pense pas qu’il était évident de le faire. Il pouvait en être autrement si je n’étais pas un homme de foi et de conviction. J’ai compris que les trois incarnaient l’espoir du peuple qui attendait le changement. Je les connais depuis fort longtemps. J’ai fait la connaissance de Salif Diallo en 1983 quand il était chef du cabinet de Blaise Compaoré, alors ministre de la Justice ; ensuite nous avons travaillé ensemble quand il était en charge de l’Agriculture et de l’Environnement. Il est venu plusieurs fois dans mon champ à Pabré. Je répondais à ce qui s’en étonnaient que Salif Diallo aime les travailleurs, parce que lui-même un travailleur infatigable.   On dit que le bonnet se donne chez le chef supérieur, mais le dynamisme s’acquiert par soi-même. C’est ce que je peux dire du président de l’Assemblée nationale actuel. Simon, c’est le doyen de nous quatre et je le respecte beaucoup. Moi, je travaille à renforcer notre union pour le bien du pays. Je pense que tout homme doit avoir au moins une de ces trois qualités : savoir   parler pour être utile à soi et à sa communauté ; savoir donner à sa famille et à sa communauté et/ ou savoir travailler pour soi et sa communauté. Si un homme ne sait rien de tout ça, sa vie sera inéluctablement un poids pour lui-même et la société. Dieu m’a fait la grâce d’avoir ces qualités. Si j’avais été convaincu que Blaise Compaoré était dans la vérité, que son choix était celui du peuple, je l’aurais soutenu. Hélas, ce n’était pas le cas, voilà pourquoi je suis parti.

Dans votre salon trône, une photo de vous et de Blaise Compaoré, tout sourire. Pourquoi l’avez-vous gardée ?

 

Je pense que je suis un homme qui se veut digne et honnête. Blaise Compaoré n’est pas mon ennemi, je n’ai rien contre lui et je ne peux pas non plus nier que c’est lui qui fut le premier à m’inviter à la chose politique. Blaise ne m’a jamais fait de mal, mais il a eu à un moment donné une vision qui était contraire à celle du peuple qui, par la suite, a pris ses responsabilités. Comprenez qu’il n’y a pas de pouvoir sans l’homme de petit doigt, celui-là qui est capable de dire la vérité au chef. Cet homme, je l’ai été pour Blaise. Pour moi lorsque quelqu’un vous respecte, il faut savoir lui dire la vérité ; malheureusement il ne l’a pas compris. S’il m’avait écouté il serait peut-être toujours là.

Que s’est-il passé avec François Compaoré au moment de votre démission de l’Assemblée nationale et du CDP? Vous a-t-il injurié comme certains l’ont dit ?

 

L’injure était bien réelle. Elle a été dite devant une centaine de personnes. Mais je ne vais pas cantonner ma vie à une injure. Je ne m’attendais pas à une offense de François Compaoré. Cependant, s’il me présente ses excuses je les accepterais ; au cas où il ne le fait pas, je considère qu’il a foi en ce qu’il a dit. Blaise Compaoré ne m’a jamais proféré d’injure, il a toujours eu du respect pour ma personne et moi aussi à son égard, et ce jusqu’à présent, car il a été chef de l’Etat.

A ce que l’on dit, vous vous êtes senti trahi lorsque le MPP a décidé de soutenir l’ODT d’Anatole Bonkoungou contre son propre candidat qui n’était autre que votre protégé, en l’occurrence Souleymane Tapsoba. Quel rôle avez-vous joué dans la crise à l’arrondissement 4 de Ouagadougou ?

 

Il n’y a pas meilleur sujet de critique que le chef et un chef qui n’agit pas bien sûr ne sera pas critiqué. Mais il faudrait savoir que moi je n’ai jamais eu de candidat particulier à l’arrondissement 4 de Ouaga. Demandez à Anatole Bonkoungou qui l’avait soutenu quand il voulait briguer pour la première fois cette mairie. Eh ! bien, c’est moi. C’est notre neveu, car sa maman est, elle aussi, de notre famille. Cependant, je n’ai pas de lien de famille avec son rival Tapsoba. C’est un ami, un opérateur économique qui a des ambitions et je ne peux pas l’en empêcher. Mais à dire vrai, je ne le voyais pas en politique. Je lui disais plutôt qu’en tant qu’opérateur économique, il devrait travailler à mieux faire prospérer ses affaires. Parce que moi j’ai l’expérience de la politique. On dit que si tu vois un vieux courir dans un champ de haricots, s’il n’est pas chassé par quelque chose, c’est qu’il pourchasse quelque chose. Après vingt-deux ans de carrière au Parlement, j’ai démissionné pour retourner à la terre parce que j’en connais les avantages. Mais comme je le dis, c’est mon ami et non mon enfant. Tapsoba est une personne qui a de la personnalité et il a préféré répondre à l’appel de ses ambitions, et ça je le respecte. Je ne peux pas l’en empêcher, je ne suis pas un autocrate. C’est la réalité comme ça. Mais sachez que s’il y a bien quelqu’un qui a bénéficié de mon soutien dans cet arrondissement à un moment donné, c’est Anatole Bonkoungou. Bien entendu, des choses m’ont été attribuées, mais la vérité c’est qu’à aucun moment je n’ai réuni des conseillers ou des militants pour leur dire de voter qui que ce soit comme cela a pu être dit. De quel droit aurai-je pu me prévaloir pour le faire d’ailleurs ? Il faut savoir que l’on ne peut plus imposer quoi que ce soit aux gens. Depuis que je renoncé à toute quête de promotion politique et à toute action entrant dans le cadre de la politique politicienne, je n’ai plus jamais fait de l’activisme au sein des structures du parti.

Il y a quelques années, la rumeur vous faisait père de l’enfant d’une artiste bien connue du grand public, Idak Bassavé, pour ne rien vous cacher. Si bien que l’artiste a même dû se justifier. Avez-vous quelque chose à dire là-dessus ?

 

(Rires…) Idak Bassavé est une musicienne que je respecte. Lors de la célébration de mes 25 ans de règne, il y a eu 54 artistes qui sont venus chanter en chœur pour moi et elle en faisait partie. Quand je les ai reçus ensemble ici, j’ai demandé à Idak, devant tous les autres, si elle et moi avions déjà eu l’occasion d’avoir un tête-à-tête. Et elle a répondu par la négative. Alors d’où venait cette intox selon la laquelle je serais le père de sa fille qui serait une princesse ? C’est là qu’elle nous a révélé à tous qu’elle avait eu une fois à prester devant le chef de Komsilga. Et que ce jour-là, les gens l’ont promise en mariage audit chef. Et lorsqu’elle a accouché de sa fille, elle a plaisanté en disant que c’est une princesse puisqu’elle a été faite femme du chef de Komsilga. Ce qui, bien sûr, n’était qu’un jeu. Car elle est mariée. Et ironie du sort, son époux s’appelle Victor, comme moi à l’état civil. Et il travaille à BIB/UBA, comme moi qui y ai travaillé aussi. Cela a donc créé la confusion. Je connais même personnellement son époux qui est Victor Barro. C’est l’origine de cette rumeur comme ça. (Rires).

Combien d’épouses et d’enfants a Victor Tiendrébéogo ?

 

J’ai une épouse, je suis monogame sur le plan civil, et sept enfants. Mais coutumièrement, j’ai plusieurs épouses. Il y a les épouses de mon grand-père qui sont toujours là.

 

Plus d’un an après l’arrivée de vos amis au pouvoir, les attentes des Burkinabè restent toujours énormes et les critiques vives. Vous qui êtes au contact de la population et à qui ces critiques parviennent, quelle appréciation faites-vous de la gestion actuelle du pays, surtout que les gens pensent qu’au fond rien n’a changé si ce n’est la position des uns et des autres ?

 

Si vous venez ici le soir, vous verrez que c’est toujours plein. Il y a toujours du monde qui demande à me voir. Les gens disent effectivement que ça n’a pas changé. Mais en réalité, beaucoup de choses ont changé. Il y a que la communication du pouvoir actuel fait parfois défaut, et je n’ai pas manqué d’en faire la remarque aux premiers responsables de ce pays. Le peuple veut savoir ce qui est fait, ce qui se passe. Est-ce que vous-mêmes qui êtes des journalistes savez par exemple qu’il y a plus de 1500 forages qui ont été réalisés depuis l’avènement de ce pouvoir-là ? Qu’il y a plus de 200 écoles sous paillottes qui ont été normalisées ? Mais comme on n’en parle pas, comme le gouvernement ne communique pas suffisamment sur cela, personne ne le sait et on croit que rien n’est fait. Il y a beaucoup d’autres choses qui sont faites mais qui ne sont pas particulièrement montrées au public. Il y a aussi qu’il y a plus de liberté, surtout d’expression, aujourd’hui. Je pense que ce pouvoir agit selon les valeurs de la démocratie qui est la liberté d’opinion. Autrefois vous ne pouviez pas aller et revenir en tenant certains propos. Souvenez-vous de cette expression :«Si tu fais on te fais et y a rien». Effectivement, il y a eu des gens qui ont été faits parce qu’ils avaient certains comportements, mais aujourd’hui ce n’est plus le cas.

Mais il y a certaines plaintes populaires quand même qui sont justifiées, par rapport à la lenteur de la relance économique et du fait que l’argent ne circule pas…

 

(Rires…) Les salaires sont toujours payés au Burkina, donc l’argent circule. S’il n’y avait pas de paiement de salaire, j’aurais peut-être été d’accord avec cela. C’est l’argent qui n’était pas dans le circuit normal qui ne circule plus. Il faut dire aussi qu’aux débuts de l’ancien pouvoir, ce n’était pas facile, mais il s’est vraiment installé, les choses ont pris. Et même des circuits parallèles de circulation de l’argent ont été mis en place. Et ça, ce n’était pas forcément la bonne gouvernance, et c’est ce que, je crois, l’actuel pouvoir veut éviter. Et il faut reconnaître que note pays revient de loin. Quant au rythme de l’économie, il viendra naturellement, car les choses ne peuvent pas changer du jour au lendemain. Il faut surtout féliciter les dirigeants actuels d’avoir tout fait pour continuer à payer les salaires. Il ne faut pas oublier qu’on dit du président que c’est un homme diesel, c’est parce que c’est quelqu’un qui fait beaucoup de concertations, qui réfléchit beaucoup avant d’agir. Dans un trimestre, vous verrez que beaucoup de choses vont s’accélérer.

Il s’est toujours posé la question de la participation des chefs coutumiers à la politique. Pensez-vous que les chefs coutumiers doivent être impliqués activement dans un domaine qui divise alors qu’eux sont censés rassembler leurs sujets ?

 

Il faut reconnaitre qu’il y a des chefs coutumiers dans la majorité, dans l’opposition, mais eux seuls ne peuvent empêcher la volonté de la majorité. Ils ne peuvent pas contraindre la population à faire ce qu’elle ne veut pas. Donc de façon sincère et objective et ayant fait assez de mandats, je pense qu’il serait délicat qu’on mette de côté les garants de la tradition dans le cadre de la réflexion sur la vie de la nation. Toutes les sensibilités de ce pays doivent être au rendez-vous pour sa construction ; pour cela j’estime qu’il faut impliquer la chefferie traditionnelle. Les chefs coutumiers sont les porteurs de nos valeurs ancestrales, ils ont toujours participé à l’évolution de ce pays. Et les exclure, ce serait s’amputer soi-même de ces valeurs. Je ne dis pas de les mettre à l’Assemblée nationale ni de leur permettre d’être conseillers municipaux ou encore membres du gouvernement mais de leur permettre   de donner leur lecture de la vie de la Nation à des acteurs qui ne sont pas de leur institution. Ils peuvent constituer une instance avec des religieux ou une instance spécialisée.

Vous qui êtes agro-business man, que pensez-vous de ce phénomène d’expropriation de terres qui a cours depuis l’ancien régime et continue malheureusement   ?

 

Je fais confiance à l’autorité publique pour éviter, avec les autorités locales, les promoteurs immobiliers et les agrobusinessmen, les tiraillements dans tous les sens. Un promoteur immobilier, un agrobusinessman ne peuvent aller prendre la terre comme ils veulent. Ils sont soumis à l’accord des propriétaires terriens et il y a des règles qui entourent tout cela qu’il faut respecter. Les gens ont besoin de parcelles, de maisons, de champs, tout le monde est concerné. On dit que la nature a horreur du vide, il faut que l’Etat lotisse. Sinon, les ententes troubles pour attribuer une terre à X ou à Y seront toujours sources de problèmes. Si les promoteurs immobiliers non plus n’agissent pas, il faut savoir que nous n’aurons pas des cités modernes.

Par rapport aux champs, je dis que les paysans doivent être des agriculteurs modernes. Un entrepreneur agricole a au moins dix hectares et un paysan en a en général 5 au maximum, mais il faut en réalité que le paysan puisse vivre de cela. Il faudrait donner de la valeur à cet espace qui vous entoure. Et je trouve qu’il faut permettre à ceux qui peuvent le faire de le faire, en promouvant, au-delà de l’agriculture classique, d’autres activités liées à la terre génératrices de revenus afin de ne pas travailler que 4 mois sur 12. Il ne faut pas permettre que l’on prenne la terre pour ne pas la valoriser. Partout où moi j’en ai pris, je l’ai valorisée et j’ai donné des moyens aux villageois d’en profiter au prorata de mes capacités en réalisant un forage, une école, un centre de santé, des aménagements de périmètres irrigués…

Vous parlez de professionnaliser les paysans, de valoriser la terre. Vous êtes une référence aujourd’hui dans le domaine, quelle a été votre stratégie pour y parvenir ?

 

On pourrait en parler du matin au soir, car c’est vraiment ma passion. Mon amour pour la terre date de ma tendre enfance. Ma vision de l’agriculture, c’est l’agroforesterie, c’est-à-dire associer les cultures vivrières et les cultures de rente en plantant des arbres fruitiers et/ou qui pourraient générer des revenus : associer les cultures aux plantations de jatropha, de morenga, de citronniers, de manguiers. Bien sûr, les arbres ombragés, comme le manguier par exemple, doivent être plantés en bordure du champ. Cela donne des revenus aux paysans, en dehors même de la production agricole classique que sont les céréales et les cultures de rente. C’est ça l’agroforesterie. Et il faut toujours conseiller aux paysans d’orienter les plantes vers l’est et l’ouest afin que la photosynthèse puisse se faire au bénéfice des cultures en couloir. Aujourd’hui je pense que les filières traditionnelles sont importantes pour notre sécurité alimentaire et il faut travailler à ce que les paysans accèdent à de nouvelles techniques de production du compost en 25-30 jours afin d’augmenter la productivité de leurs champs. Je suis en train de mettre en place un centre de formation en techniques agricoles à Pabré où on enseignera, entre autres, cette technique. Quand je commençais, le compost se faisait en un an, mais il y a de nouvelles techniques qui consistent à associer bois secs, feuillages frais, de la bouse de n’importe quel animal et de l’eau et on réalise du compost en 25-30 jours. Et ça augmente le rendement des cultures. Il y a aussi qu’il faut multiplier les filières. Nous avons aussi le mongbeen qui est une céréale qui a beaucoup de vertus pour la santé, car sa consommation immunise contre le cancer, le diabète. Aujourd’hui le kilo rendu à Ouaga est vendu à 100 FCFA. Sa productivité est extrêmement importante, car ça va de une à trois tonnes l’hectare. Au bas mot, le paysan peut donc se faire 300 000 FCFA à l’hectare. C’est vrai qu’il n’est pas encore dans nos habitudes alimentaires, mais ça va venir, car il peut être préparé comme le benga ordinaire, en bouillie, en salade, etc. C’est avec cette céréale que nous produisons le « pain tigré » qui nous a valu le troisième prix au Concours des métiers de bouche au Maroc. Bientôt nous en ferons des spaghettis. Sachez que le mongbeen est dans les habitudes des Indiens depuis 1500 ans ; les Turcs, les Américains également le consomment. Nous avons aujourd’hui une commande de 1000 conteneurs de la part de l’Inde. Mais quels que soient nos efforts nous ne pourrons en produire que 200. Vous voyez qu’il y a un potentiel avec cette céréale que nous pouvons exporter partout dans le monde. Il faudrait une innovation au niveau des filières, une multiplicité. Il faut que les paysans accompagnent leur activité de l’élevage, cela va ensemble et ça rapporte. Il y a la pratique des 10 poules/1 coq qui permet à des milliers de personnes de s’en sortir. Enfin, trouver le moyen pour que le paysan travaille 10 mois sur 12, sinon il ne s’en sortira jamais.

A travers votre unité industrielle à Kossodo, vous êtes parvenu à produire du biocarburant à partir du jatropha. Etes-vous toujours au stade expérimental ou le commercialisez-vous déjà ?

 

Belwet Biocarburant est une des unités du complexe industriel que j’ai à Kossodo qui produit de l’huile de jatropha. Cette huile est utilisée à plusieurs fins : fabrication de savon, d’insecticides, et aussi de l’huile-moteur. Je rappelle que le savon est commercialisé un peu partout, en France, à Taïwan. C’est dire que nous ne sommes plus à un stade expérimental. L’huile-moteur est aujourd’hui demandée par l’ANAC au profit des appareils au sol et progressivement elle sera utilisée dans l’avion, ce qui va permettre à notre aéroport d’être certifié BIO. Cependant, il faut dire que la production actuelle est dérisoire par rapport à l’attente de l’ANAC. Mais plus les gens adhéreront à la plantation du jatropha et que nous aurons des contrats d’achat de l’huile avec l’aéroport, plus nous pourrons avoir des crédits avec les banques pour faire face aux ventes des producteurs. Pour l’instant nous utilisons tout ce qui est produit au Burkina, mais lorsque le contrat avec l’aviation civile sera signé, il faudra une quantité importante. J’invite donc une fois de plus les gens à planter le jatropha. Il s’agit d’un arbre qui peut vivre pendant 80 ans tout en produisant. En outre, l’achat de 250 000 tonnes par le ministère de l’Energie va donner un regain d’intérêt pour la promotion de la filière jatropha au Burkina. J’informe les producteurs que toute leur production leur sera achetée.

Vous êtes un homme aux multiples casquettes : homme politique ou ex-homme politique, chef coutumier, agrobusiness man, industriel, homme de culture… comment parvenez-vous à concilier tout cela ?

 

Quand vous avez la main de Dieu sur vous et que vous vous donnez la vocation d’être un instrument de Dieu, il vous donne toujours les moyens d’y parvenir. Je suis catholique, je crois beaucoup en Dieu. J’ai toujours voulu travailler à répondre aux attentes de mes administrés, des populations, et Dieu m’en a donné la capacité.

Concernant la politique je ne suis pas à la retraiteil s’agit plutôt d’un retrait. Je continuerai à faire la politique mais je ne briguerai plus jamais de mandat électif ou nominatif, je n’en veux point quel qu’en soit la rémunération. Avec 5 mandats à l’Assemblée nationale, je pense avoir suffisamment fait mes preuves, il appartient maintenant à d’autres citoyens d’apporter leur contribution. Car dans la vie, il faut ne pas être gourmand, et souvent savoir arrêter les choses quand on a le plus besoin de vous. Mais chaque fois qu’il y aura une campagne j’aurais un choix à faire.

L’Observateur Paalga

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