Jean Marc Domba Palm a propos de l’assassinat de Thomas Sankara : Blaise est l’un des rares à connaitre la vérité

Historien, Jean Marc Domba Palm a connu le capitaine Thomas Sankara au secondaire. Trente années après la disparition tragique du charismatique capitaine, et dans l’optique des préparatifs pour la commémoration de son assassinat, nous l’avons approché. Sans tabou, il est revenu sur la vie de ce héro national, ses relations avec le président déchu Blaise Compaoré, les problèmes que rencontrent aujourd’hui les mouvements sankariste, etc.

Aujourd’hui au Faso : En tant qu’historien que reste-t-il du sankarisme 30 ans après la mort de Thomas Sankara ?
Jean Marc Domba Palm : C’est quoi le sankarisme ? Je ne sais pas comment définir l’idéologie sankariste. Thomas Sankara a essayé de gouverner autrement que tous les régimes que le pays a connus. Il a pris un ensemble d’initiatives, un ensemble de décisions en faveur des populations. Il était un ardent défenseur de la souveraineté nationale, des femmes, d’un développement endogènes etc.

Est-ce que c’est ce que les gens appellent le sankarisme ?

Le mieu c’est de poser la question à ceux qui s’en réclament ouvertement. Ils sont les lieux placés à mon avis à vous en donnez un contenu concret et vous dire ce qu’il en reste aujourd’hui. Ce que je retiens, c’est la volonté de Thomas à vouloir diriger autrement en prenant en compte les intérêts du plus grand nombr, en prônant l’équité e la justice sociale. cela est une quête pour tout régime démocratique et responsable.

Homme politique, vous l’avez côtoyé. Racontez-nous de façon très brève les circonstances de votre rencontre

J’ai connu Thomas au lycée Ouezzin Coulibalty de Bobo Dioulsso. C’est tout jeune que je l’ai connu. Lorsqu’il est venu au PMK, on avait les mêmes copains. Je ne l’ai pas connu seulement quand il était un homme politique. Je l’ai rencontré bien avant qu’il soit homme politique.

Est-ce des contradictions entre Sankara et Blaise qui ont abouti au 15 octobre, ou est-ce d’autres questions ?

La période à laquelle vous faite allusion est une période assez complexe pour tout le monde. C’est vrai qu’il y avait des divergences au sein du Conseil national de la révolution (CNR) sur un ensemble de questions. Je peux vous assurer que ces divergences étaient telles qu’à des moments donnés, les débats au sein du Conseil étaient assez tendus. Moi je suis en clin à croire qu’au-delà des questions de divergence politique, l’esprit militaire a pris le dessus. C’est mon sentiment. Pourquoi les relations sont devenues distendues ? C’est difficile d’apporter une réponse à cette question. Je sais qu’au sein de l’Organisation militaire révolutionnaire (OMR) la situation était extrêmement tendue à des moments donnés entre partisans de l’un et de l’autre.

N’est-ce pas ce qui a contribué à l’exacerbation des contradictions entre les deux ?

Je ne sais pas. Cependant, j’ai l’impression que les gens pensent que ce sont les civils ou les politiciens qui manipulaient les deux. J’ai toujours tendance à croire que ce sont les militaires qui manipulaient, qui instrumentalisaient les politiciens ou du moins les groupes politiques à l’époque. Je le pense parce qu’en réalité le pouvoir était aux mains des militaires. Et je pense que les civils ont été les premiers à payer. A mon avis, ils n’ont pas compris que ces jeunes officiers étaient des intellectuels comme eux, des gens qui avaient faits des études comme eux, qui menaient des réflexions comme eux et qui avaient leurs objectifs. C’est d’ailleurs ce qui a été une grande erreur et ça c’est depuis le CSP qui s’est poursuivi jusqu’au CNR. Il y avait un ensemble de divergences par exemple dont les civils n’étaient pas au courant. Pour ce qui est du dénouement sanglant par exemple, moi j’étais à Bobo, et c’est de là qu’on m’a prévenu que dans la capitale ça n’allait pas. Personne ne savait vraiment ce qui se passait. C’est pour cela d’ailleurs que j’ai l’habitude de dire aux militaires d’arrêter de faire de toute chose, secret défense. Ils sont les mieux placés qui peuvent nous décrire l’évolution politique de ce pays depuis 1966. Le problème c’est que les militaires ne font pas tellement confiance aux civils. Leur approche même des civils je ne dirai pas que c’est péjoratif, mais l’opinion qu’ils ont des civils n’est pas assez reluisante.

Nombreux des héritiers de Thomas Sankara n’arrivent pas à capitaliser son leg politique. Qu’est-ce qui explique selon vous cet état de fait ?

Il me serait difficile de donner une explication. Est-ce que le leg politique de Sankara est mis en œuvre par les différents mouvements qui s’en réclament ? Les mieux placés pour répondre ce sont ceux qui se réclament sankaristes. S’ils se réclament tous des sankaristes et du leg politique de Sankara, comment se fait-il qu’ils se sont démultipliés. Les tentatives de regroupement ont pratiquement tous échoué. Pourquoi ? C’est la question qu’il faut se poser et ceux qui peuvent apporter une réponse à cette interrogation ce sont les sankaristes.

Vous particulièrement croyiez-vous au complot de 20 heures que le camp de Blaise a aussi brandi pour expliquer le15 octobre ?

Comme je l’ai dit dans mon livre intitulé « Maurice Yaméogo, Blaise Compaoré un destin croisé ? », il n’y a aucune preuve qui est venue étayer ce complot de 20 heures. Simplement, je me pose une question. On a publié il n’y a pas longtemps un discours que Thomas voulait prononcer le 15 octobre.

C’est un discours qui est resté inconnu alors ?

Apparemment oui.

Mais où l’avez-vous trouvé ?

J’ai vu ça sur Facebook. Mes interrogations sont les suivantes. Pourquoi un discours le 15 octobre ? Quel évènement important il y avait eu ? Qu’y avait-il de si particulier pour que Thomas prononce un discours le 15 octobre ? Ce sont autant de questions que je me pose après avoir lu le fameux discours.

Vous avez lu l’interview que François Comaporé a accordé à Jeune Afrique où il déclarait qu’il est impenssable que Blaise ait ordonné le 15 octobre. Votre commentaire.

Pour cette déclaration je n’ai pas d’éléments non plus. Je sais qu’il y avait des divergences assez tendues au sein du CNR. Les réunions parfois étaient très tendues. L’attitude de Blaise vers la fin paraissait curieuse. Par exemple le Conseil des ministres du 14 qui a validé la création de la FIMATS, Blaise n’y avait pas participé.

Il semble que quand il est venu et qu’il a appris qu’il a été adopté, il rentré dans une colère noir. Vous confirmez ?

Je ne peux pas confirmer car comme je l’avais déjà souligné un peu plus haut, j’étais à Bobo.

Selon le témoignage de Gilbert Diendéré, il est allé arrêter Thomas Sankara et ça a dégénéré. Avez-vous des éléments de réponse ?

Je ne peux ni confirmer ni infirmer. On est venu m’informer que ça tire à Ouagadougou.

Il y avait aussi un témoignage de Blaise Compaoré paru dans Jeune Afrique qui disait c’était lui ou moi. Croyez-vous à ça ?

Blaise a-t-il avancé des éléments qui confirment que c’était lui ou Sankara ? C’est la raison pour laquelle dans mon livre j’ai écrit qu’il est arrivé à Blaise de prêcher la légitime défense. Quel élément avance-t-il pour sa défense ? Il est l’un des rares à connaitre la vérité. Malheureusement, il n’a jamais parlé. Pourquoi ne le fait-il pas ? C’est d’ailleurs pour cela que le procès va permettre d’éclairer beaucoup de zones d’ombre. Il est le principal acteur qui peut donner des éléments précis en ce qui concerne cette affaire.

Les orphelins de Sankara ce son tellement bagarrés que le sankarisme politiquement ne fait plus recette dans les urnes. Votre explication.

Pensez-vous que ceux dont vous parlez sont des engagés ou des acteurs du sankarisme ? C’est la question que je me pose. Savent-ils défendre les idéaux de Sankara ?

Est-ce que vous souscrivez à l’analyse selon laquelle, ce sont les enfants de Sankara qui ont fait l’insurrection des 30 et 31 octobre 2017 ?

L‘insurrection des 30 et 31 octobre, il faut la placer dans son époque. Il faut simplement comprendre que si l’insurrection a réussi, c’est parce que ceux d’en haut ne pouvaient plus et ceux d’en bas n’en voulaient plus. Je veux dire que des gens n’étaient plus prêts à subir l’arbitraire, l’impunité. C’est la prise de conscience des populations qui a amené la révolte pour un changement. Ceux d’en haut ne pouvaient plus parce qu’ils n’avaient plus les moyens nécessaires pour continuer à s’imposer.

Pensez-vous qu’une déclassification du dossier Thomas Sankara en France permettra d’avancer ?

Certains estiment que la déclassification du dossier permettrait à la justice d’avancer.
Ceux qui ont inhumé Sankara le 15 octobre ont identifié le corps de Sankara. Pourquoi les testes d’ADN restent muets ?
Je me pose la question aussi. Des animaux qui sont morts depuis des siècles, on arrive facilement à les identifier à partir des testes d’ADN. Si ceux qui l’on inhumé ont été formels, une interrogation reste en suspens.

Certains pensent qu’un procès du dossier Sankara soulèvera d’autres procès. Votre avis.

Ils ont leurs éléments pour avancer ces propos.

Qui pour incarner politiquement aujourd’hui les idéaux de Sankara et parvenir au pouvoir ?

Je ne saurai donner un nom parmi les acteurs actuels. Je n’ai pas ce don de lire dans l’avenir. J’aimerais souligner que je ne partage pas l’idée d’un messie. Pour moi l’histoire est faite par les peuples.

Sankara a atteint le domaine du mythe ?

C’est justement ce que je reproche à certaines personnes d’élever Sankara au niveau du mythe. En réalité, est-ce que cela lui rend service ? Est-ce que Sankara en étant un mythe peut vraiment inspirer la jeunesse ? Prenons-le comme un homme avec ses forces et ses faiblesses, ses grandeurs et ses petitesses. Gardons de lui, ce qu’il a fait de bon, ces idéaux principaux qui guideront la jeunesse. Sankara est un homme et moi je le vois en tant que tel. A mon humble avis c’est là qu’il servira beaucoup plus la cause des populations.

On peut peut-être l’élever au rang d’un héros ?

C’est un héros. Et ce qu’il faut retenir c’est qu’un héros n’est pas forcément un mythe. Thomas peut mieux servir à mon avis en tant qu’homme et en tant que héros. Il peut inspirer beaucoup les jeunes. Ne le tuons pas une seconde fois en faisant un mythe.

Interview réalisée par Thierry AGBODJAN

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