Bénéwendé Sankara : “En toute modestie, je pense qu’il ne faut pas restreindre les libertés de l’avocat”

Depuis 27 ans que la famille Sankara et celles des autres victimes de l’événement du 15 octobre 1986 n’ont pas eu droit à la justice et n’ont jamais pu faire un deuil. Législateur et chef de parti politique (l’Union pour la Renaissance parti Sankariste et du Front progressif), en même temps avocat de dossier politique comme celui de feu le président Thomas Sankara et de Norbert Zongo, Maître Bénéwendé Stanislas Sankara décrit le rôle de la justice dans cette affaire et la transition en cours au Burkina.

Concrètement est-ce à la famille de s’occuper de l’identification de la tombe de feu Président Thomas Sankara ou un rôle judiciaire?

C’est une question qui ne se pose même pas. Les ayants droits du défunt ont toujours été demandeur de l’exhumation des restes du président Thomas Sankara. Une décision a été rendue en avril 2006 par le Comité des droits de l’homme de l’ONU. C’est absurde et même indécent de croire qu’il revient à la famille du président Sankara d’ouvrir la tombe pour voir ce qui est dedans.

Si d’aventure ce ne sont pas les restes du président Sankara? Qu’est ce qu’on fait ? N’est pas un piège que de confier à la famille des fonds publics pour l’identification de la tombe?

Nous n’avons pas eu cette information qui est qu’on va confier à la famille du défunt Sankara des deniers publics. Nous n’avons jamais été approché ni de près ni de loin dans ce sens.

Que fait la justice indépendante pour que ce soit la famille qui doit s’en occuper?

La justice doit faire son travail. Il est demandé depuis 2001 au procureur du Faso par requête de prendre des réquisitions tendant à la saisine du tribunal militaire. Le tribunal militaire ne peut être valablement saisi au regard de l’article 71 du code de justice militaire que par l’ordre de poursuite préalablement donné par le ministre de la défense.

Pourquoi une telle démarche ?

Tout simplement parce qu’en 1997 quand les ayants droit du président Sankara ont porté plainte pour assassinat et autres crimes contre X, la procédure n’a jamais prospéré devant les tribunaux civils. Nous avons été jusqu’en cassation. Les juridictions de droit commun se sont déclarées toutes incompétentes, nous renvoyant à la voie militaire. C’est pour cela que nous avons déposé quand même une requête en ce sens. Mais, il y a un obstacle politique qui est que le ministre de la défense devant donner l’ordre de poursuite, était le général Kouamé Lougué. Après lui, ce fut Blaise Compaoré lui-même qui était avec ses charges de chef de l’Etat, ministre de la défense. Comprenez pourquoi nous ne l’avons jamais obtenu. Pour nous, c’est un déni de justice.

Maintenant qu’il y a eu insurrection populaire et que les autorités de la transition font des professions de foi en disant qu’il y aura même une rupture avec le passé, que plus rien ne sera comme avant et qu’elles vont ouvrir les dossiers de Norbert Zongo et de Thomas Sankara, nous, nous avons applaudi. Mais depuis lors on attend l’ordre de poursuite qui ne vient pas. La requête est en justice. Nous avons été surpris le 31 décembre 2014 d’entendre le discours encore politicien du président Kafando qu’ils attendent la réaction de la famille.

Nous avons officiellement récrit le 13 janvier 2015 pour simplement dire d’ouvrir le dossier. L’exhumation est un acte conservatoire même lié au dossier du fond et Madame la Ministre Ouedraogo Joséphine l’a très bien compris. Dans une interview accordée à l’Observateur Paalga, elle a reconnu que l’exhumation et le dossier de fond sont liés. Si effectivement, il y a l’ordre de poursuite, le procureur prendra des réquisitions, le dossier sera encore confié à un juge d’instruction devant un tribunal militaire qui prendra tous les actes subséquents y compris l’exhumation des restes de ce qui se trouve être supposé la tombe du président Sankara.

Ce sont des actes juridictionnels, on fera par exemple une expertise balistique étant entendu qu’il est mort de balle. En faisant un rapport médico-légal, on aura des preuves. Ce sont des faits liés à un événement. Les familles des autres victimes aussi ont droit à la justice. Mais nous n’en sommes pas là. D’un point de vue technique et scientifique, nous pensons que comparer à l’article 71 du code de justice militaire dès lors que le Premier ministre Zida qui est le ministre de la défense lui-même au cours d’une conférence de presse a pu dire qu’il faut ouvrir le dossier du président Sankara, ça va de soi, il faut le faire ic enuc.

N’est pas que l’identification participe de l’éclatement de la vérité sur l’assassinat du Capitaine Sankara ?

C’est un élément qui constitue à la manifestation de la vérité mais dès lors que l’identification sera faite et qu’on aura les preuves formelles qu’il s’agit bien de la tombe du président Sankara, cela permet aussi à la famille de faire le deuil. C’est surtout ça l’intérêt pour la famille. Cela fait 27 ans que la famille n’a jamais pu faire le deuil. Si l’on tient compte qu’il a été élevé au rang des héros nationaux, si l’Etat veut lui rendre également hommage en faisant par exemple des funérailles nationales, c’est l’occasion. C’est le cadre même d’une réconciliation nationale.

La famille Sankara est-elle prête pour la réouverture du dossier Sankara, pour les prélèvements et les tests biologiques ?

Elle est prête depuis 2006, depuis le jour où la décision a été rendue à Genève. La famille a même fait les prélèvements d’ADN en ce qui la concerne. Nous avons déjà identifié des laboratoires qui sont prêts à offrir leur expertise.

Y a-t-il lieu à craindre pour la sécurité de Madame Joséphine Ouédraogo (ministre de la justice) ainsi que les magistrats qui seront impliqués dans le dossier du président Thomas Sankara ?

Ca m’étonne, vous parlez d’une ministre. J’aurai compris inversement si vous posez la question de savoir si Me Sankara est inquiété. Je ne vois pas ce qui pourrait inquiéter Madame la ministre garde des sceaux.

Me Sankara Bénéwende, dites-moi dans quelle démocratie au monde ou le législateur et chef de parti est en même temps avocat de dossier politique comme celui de l’assassinat de Thomas Sankara ? C’est votre quatrième législature au cours desquelles vous étiez à la fois député et avocat du défunt président Thomas Sankara, n’y a-t-il pas de conflit d’intérêt ?

On aurait consacré beaucoup de pages à cela. Depuis 2002, j’ai toujours été élu pour le compte de mon parti. La première fois c’était chez moi au Passoré et la deuxième fois c’était sur la liste nationale. J’ai dû aussi batailler dur contre le bâtonnier en son temps et le succès que j’ai obtenu était la modification de la loi portant organisation de la profession d’avocat. Vous savez bien qu’il y avait une incompatibilité qu’on a crée de toutes pièces pour exclure l’avocat ayant un mandat de député de pouvoir exercer. J’avais mené justement ce combat qui consistait à dire que c’est une injustice fait aux avocats. Dieu merci la loi a été modifiée et j’ai même obtenu mon inscription grâce au soutien massif notamment des jeunes avocats constitués à mes cotés contre le bâtonnier de l’époque. Malgré les dispositions de la loi et une décision de l’ensemble de l’assemblée générale de la cour d’appel ce dernier refusait de m’inscrire. Cette injustice a été corrigée. A la législature précédente d’autres avocats ont été élus et ont même cumulé le mandat de maire, de député en plus de leur cabinet.

En toute modestie, je pense qu’il ne faut pas restreindre les libertés de l’avocat qui mène une profession vraiment libérale et qui a une conviction politique. L’activité politique de l’avocat n’est que le prolongement normal de son métier. La présence d’avocat au parlement avait une valeur pédagogique. Vous pouvez ne pas être dans les mêmes formations politiques mais dès lors que vous êtes avocats, nous nous avons une culture appelée la confraternité. Même dans la contradiction, nous nous n’avons pas d’inimitié entre nous. Nous défendons durement nos points de vue et à la fin de l’audience les gens sont surpris de nous voir conviviaux. Nous avons voulu en tant qu’avocat imprimer cela parce qu’à l’origine du système des parlements quand vous repartez vous vous rendez compte qu’en fait c’est le dada des avocats.

Est-ce que les personnes qui vivent depuis l’époque des faits jusqu’aujourd’hui peuvent-elles toujours rendre fidèlement témoignages ?

Le procès de Patrice Lumumba s’est déroulé 40 ans après. En Europe, il y a toujours des procès contre des nazis. La vérité est universelle, elle ne peut pas s’effacer, elle survit au delà des hommes. On peut devenir amnésique mais dès lors qu’il y a toujours des acteurs, il faut situer les responsabilités. Ce sont les actes qu’on condamne, pas l’homme en tant que tel. C’est surtout pour la vérité historique donc tant qu’il n’y a pas eu prescription de fait de ce que le mis en cause est décédé, on peut toujours tenter de recouper les informations et instruire valablement le dossier.

Comment se fait la recherche des preuves ou des témoins avant et après l’ouverture d’un dossier ?

Nous sommes dans un dossier criminel. Nous n’avions jamais abordé le dossier au fond. C’était une guerre de procédure. Mais si aujourd’hui, il y a possibilité d’aborder le fond du dossier, le juge d’instruction se laisse guider par les faits. Je donne un exemple, quelqu’un aurait dit que le 15 octobre pendant qu’il était en détention à la maison d’arrêt et de correction, je crois qu’il a été interpelé, je ne sais pas s’il avait un statut de corvée extérieur), il a participé à l’enterrement de tous ceux qui ont été massacré. Le juge peut commencer son audition par cette personne. C’est une piste.

Il y a le général Guebré médecin du RSP qui a fait le certificat de décès disant que Thomas Sankara est mort de mort naturelle. Le juge peut par exemple le convoquer pour qu’il s’explique. Il y a des noms qui ont été cité à l’époque comme celui du général Gilbert Dienderé. Il y a encore des hommes qui étaient là et qui ont même participé à l’escadron de la mort. Il faut faire une enquête balistique. Les gens qui ont utilisé des armes à feu peut-être qu’il y a des impacts. On peut retrouver comme ce qu’on a fait chez Norbert Zongo. Avec les impacts on saura le type d’arme et tout de suite on peut retrouver l’origine. Si nous luttons pour l’indépendance de la magistrature, c’est à ce moment que le juge en son âme et conscience se laisse guider par les faits. S’il n’y a pas une pression extérieure ni menace qui s’exercent sur lui, il fait correctement son travail sans état d’âme et il aboutit à des inculpations. Il situe les responsabilités et détermine des coupables. La question de la responsabilité pénale est réglée et on tire les conséquences au regard de la loi. La loi a dit on ne tue pas, vous l’avez fait en voici les conséquences. Si la politique ne mettait pas sa bouche dedans comme on le dit, s’il n’y avait pas une inclusion ni collision, c’est tellement clair, limpide qu’on n’avait pas besoin de tourner pendant 27 ans.

Après le départ de Blaise, les Burkinabès sont beaucoup plus préoccupés par leur conditions de vie sociale et économique au quotidien, est ce que les grands dossiers judiciaires les intéressent tant ?

Les burkinabés sont extrêmement attachés au dossier Norbert Zongo et celui du président Thomas Sankara. Le monde étudiant est intéressé par le dossier Dabo Boukari. Le 6 décembre de chaque les élèves sont dans la rue parce que le dossier Flavien Nebié est toujours posé quelque part. Il y a au moins une centaine de dossiers comme ça. Quand vous vous référez au discours qui a été prononcé par Michel Kafando le 21 novembre 2014, tout le monde a applaudi parce qu’on se disait qu’il a compris les aspirations des burkinabés. Lui-même il a cité le 4 aout 1983 et parlé de l’idéal du président Sankara en disant que les burkinabés ont soif de la justice. Les burkinabés sont très attachés à la justice. C’est une aspiration fondamentale. Il y a un certain nombre de dossier sur lesquels ils attendent des signes forts. C’est pourquoi on ne comprend plus le langage de bois.

Quel serait pour vous la plus grande réussite de la transition politique en cours ?

C’est de pouvoir organiser des élections justes, équitables qui vont amener la transition à céder le pouvoir à un président démocratiquement élu et que tous les burkinabés vont reconnaitre, qui aura une autorité suffisante par légitimité pour vraiment remettre ce pays sur les rails. Je crois que tous les ingrédients existent pour permettre à la transition d’y arriver. Maintenant souhaitons que cela se passe très bien.

Les autorités de la transition projettent les élections couplées présidentielles législatives le 11 octobre 2015. C’est dans un peu moins de 9 mois. La CENI prévoit la réouverture du fichier électoral en février 2015. Quelle est votre appréciation ?

Je n’ai rien contre la date du 11 octobre. Si c’était le 15 octobre, j’allais me plaindre et vous savez pourquoi. Il fallait tenir compte de la période pluvieuse. En octobre, c’est la fin des récoltes mais je pense que nos populations seront plus ou moins libérées des travaux champêtres. La réouverture du fichier électoral est vraiment très salutaire. Beaucoup de gens reprochaient au régime Compaoré d’avoir confisqué et verrouillé la démocratie.

On avait un potentiel très important d’électeurs mais qui ne prenaient pas de carte. Nous pensons qu’avec l’insurrection, c’est un déclic qui devrait permettre notamment à la jeunesse de pouvoir cette fois-ci s’inscrire massivement et surtout aller aux urnes. Créer alors des conditions d’enrôlement au mois de février est une très bonne chose.

Que pensez-vous de la baisse du prix du carburant de 25F ?

C’est ridicule. Pour le consommateur c’est dérisoire peut être que pour la SONABHY on trouve que c’est important. Le consommateur ne doit pas être victime de la gabegie de la SONABHY. Ceux qui ont dirigé la SONABHY de part le passé et qui l’ont laissé dans cette situation aujourd’hui continuent de se la couler douce. Pourquoi c’est le consommateur burkinabè qui doit être victime ? Je ne suis pas d’accord. La transition justement aurait pu montrer de façon intransigeante que plus rien ne sera comme avant. Exiger des comptes parce que cela touche vraiment à un point sensible névralgique même de la vie des populations. Si vous n’avez de moyens de vous déplacer vous ne pouvez même pas aller au boulot vous ne pouvez pas espérer. C’est tout comme le gaz.

Propos recueillis par Dieudonné LANKOANDE

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